Takriz de nouveau à l’abordage par William Irigoyen


De France 2  à Arte en passant par CNN, RFI ou TV5 monde, William Irigoyen est un nom que l’on ne présente plus dans le milieu du journalisme. Il dépose ses mots, toujours très justes, sur de nombreux journaux : Le Monde diplomatique, L’Orient littéraire, La Cité... Mais William Irigoyen est également écrivain, on lui doit Jeter le JT – Réfléchir à 20h est-il possible, aux éditions François Bourin, où il dit rêver d’ « une sorte de Vatican II de la grand-messe télévisée ».  Lorsque nous lui avons proposé d’écrire pour TAKRIZ, il a été prudent, mais son volontarisme a fini par prendre le dessus sur toutes les questions qu’il a pu se poser. Le voici donc sur TAKRIZ magazine.

C’était le 14 janvier 2011. Ce jour-là, la Tunisie tournait une page de son histoire. Sous la pression du mouvement de contestation populaire qui avait débuté quelques mois plus tôt à Sidi Bouzid le président d’alors, Zine el-Abidine Ben Ali, quittait la scène politique. Après vingt-trois ans de règne musclé, l’autocrate déchu prenait la fuite avec sa femme. Direction : l’Arabie Saoudite. Bien que me trouvant à distance de notre voisin méditerranéen, j’ai vécu tout cela en direct. Le soir même, en effet, je présentais Arte Info, rendez-vous quotidien d’actualité sur la chaîne franco-allemande. Moncef Marzouki, qui allait bientôt devenir numéro un de son pays d’origine, était alors en duplex de son exil français.

En lien permanent avec sa patrie, il nous fît le récit des événements. Nous avions prévu trois minutes d’entretien. La discussion dura bien plus. Grâce à cet envoyé spécial – qui n’en était pas un – nous avions l’impression, nous autres Français et Allemands, d’être auprès des Tunisiens, ceux-là même qui, disait-on, avaient été les premiers à vouloir emporter le monde arabe vers un printemps radieux. Nous sentions l’ivresse démocratique d’un peuple qui exigeait des changements profonds, des conditions d’existence plus décentes, une vie meilleure en somme. Sept ans après, une question se pose. Tout cela est-il arrivé ? N’étant pas un spécialiste de ce pays, je laisse à d’autres le soin de répondre.

Takriz a sa petite idée là-dessus. Mais peut-il l’exprimer ? Jusqu’à il y a peu, je l’avoue, je ne connaissais pas ce webzine, porté semble-t-il par des maquisards de la liberté. Par la grâce des réseaux sociaux, voilà qu’un beau jour, je reçois une proposition d’écrire ces quelques lignes. Un honneur pour le journaliste apprenant l’arabe que je suis, qui plus est fils d’un pied-noir ayant vécu une partie de sa vie à Sfax. Mais un honneur auquel je réponds par la prudence. Suis-je bien sûr de savoir où je mets les pieds ? Mon interlocutrice me rassure, m’envoie des articles et des liens internet. Les recoupant avec mes propres informations je juge par moi-même.

Cette prudence, je la revendique. Il ne faut jamais foncer, tête baissée. Je regarde donc, tente d’en apprendre encore sur ce média mystérieux. Il est peut-être question, lis-je sur le net, que certaines personnes liées à Takriz jouent, à l’avenir, un rôle sur la scène politique. Que les choses soient claires : ce qui m’intéresse ici c’est le webzine, rien de plus. A priori, un média luttant pour la liberté d’expression doit être entendu et défendu, même si les positions politiques peuvent quelque peu différer. Mieux vaut un excès de liberté qu’un trop-plein d’interdits. Ce qui joue en faveur de Takriz c’est aussi cette censure dont ce titre tunisien a été si souvent la cible : en 2000, 2002, 2009 et 2011.

On le dit anarchiste, proche du parti des Pirates, porte-parole des « raz-le-bolistes ». Il faut se méfier des termes qui, parfois, peuvent emprisonner. Retournons l’argument. Que serait le journalisme sans une dose d’énervement ? Que serait ce métier sans l’exercice d’un droit fondamental, celui de critiquer avec vigueur, tout en veillant à apporter des faits établis ? Il semble que certains, dans le monde, aient pour objectif de réduire les journalistes au rang de caisses enregistreuses, de porte-parole des politiques. Ne faites pas de vagues, soyez révérencieux : voilà le nouveau mot d’ordre. Fort heureusement, il y a, comme dans chaque conflit, des résistants, des fortes têtes, des refuzniks du journalisme communicationnel.

J’espère être de ceux-là. C’est pourquoi je souhaite du succès à Takriz et à d’autres qui, comme lui, portent des voix dissidentes, contestataires. Et je le fais à titre personnel.

Willian Irigoyen, journaliste