Critique ? Vous avez dit Critique ? par Elyes Baccar


Producteur et réalisateur de cinéma, metteur en scène de théatre, Elyes Baccar a décidé de poser sa plume acerbe de scénariste sur les pages de TAKRIZ magazine pour s’adresser à ceux qui se sont auto-proclamés « critiques cinématographiques ». Diplômé du Conservatoire libre du cinéma français à Paris, Elyes Baccar n’en est ni à son premier coup d’essai, ni à son premier coup de maitre avec Tunis By Night qui a fait coulé tant de mauvais encre. Elyes Baccar Mkarrez ? A vous de voir…

Maintenant que les ardeurs se sont calmées et que les esprits ont à priori repris leur bon sens, je souhaite revenir sur un épisode qui m’a véritablement marqué en 2017, à savoir la sortie de Tunis by Night et son rapport avec certains médias en Tunisie.

Au-delà de la paternité de ce film, je souhaite m’exprimer en toute harmonie avec mes valeurs du respect et en toute adéquation avec une problématique qui a une grande importance pour moi : à savoir l’urgente question de la critique cinématographique dans les médias en Tunisie.

Je me demande simplement ceci : Où est passé la véritable critique cinématographique dans nos médias ?

Quand je parle de la critique cinématographique j’entends bien celle qui s’apparente de l’école francophone d’André Bazin, François Truffaut, Jean Collet… Jusqu’à Charles Tesson, Alain Bergala et Serge Daney.

Une critique qui compose son verbe à travers la sensibilité artistique et la connaissance cinématographique.

Une vision pénétrante à travers le prisme de l’histoire du cinéma qui va au-delà du cinéma pour rencontrer la sociologie, la philosophie, la psychologie, l’ethnologie et l’art dans toutes ses formes.

Dans cette dernière expérience de Tunis by Night, j’ai été confronté en une très grande mesure à des :

  • Donneur de leçons sans contenus.

  • Des frustrés de la réalisation sans connaissance solide du sujet en question.

  • Des émetteurs d’avis superficiels présentés comme vérités ultimes.

  • Des accusateurs, dictateurs de gout, s’exprimant avec grand dégout.

  • Des « Si j’étais à ta place… »

  • Des « t’aurai du faire… »

  • Des apprentis penseurs qui « pensent » comme si le fait de compliquer un propos en le rendant hermétique au lecteur, leur donne plus de crédit.

Dans toute cette cacophonie médiatique sans résultats utiles ni vrai apprentissage, il fallait se contenter de la « grande » satisfaction de passer à la télé ou le « grand privilège » d’être interviewé pour un journal.

Certains « critiques » ont pensés que j’avais du mal à accepter la critique.  La vérité j’adôôôôre la critique, comme dirait « Chouchou », quand elle : UNE CRITIQUE.

Je n’ai pas besoin de dire que j’ai grandi avec « Qu’est-ce que le cinéma » de Bazin, « les films de ma vie » de Truffaut, « la création selon Fellini » de Collet  ni prendre en photo les piles des Cahier du cinéma, pour justifier ma connaissance des bases élémentaires de la critique cinématographique.

Je reconnais qu’avoir simplement des références cinématographiques ne fait de nous un connaisseur, mais ne avoir une vraie connaissance approfondie fait de celui qui prétend exercer ce métier, un aventurier sans boussole ou un chimiste sans la table de Mendeleïev.

Ce qui est surprenant dans tout cela, c’est la tribune qui est réservée à certains apprentis sorciers et à partir de laquelle ils jouissent de ce plaisir d’être des donneurs de leçons ou des juges d’instruction.

Leur influence est malheureusement de taille, même si à force de répéter la même mélodie avec le même vocabulaire, la même tonalité, les mêmes terminologies, la même stratégie de dénigrement, les mêmes stratégies de glorification, elle finit par te donner la nausée tellement ça sent le faux et le fauve.

Malheureusement, comme le décrit Umberto Eco, dans « la guerre des faux », certains médias jouent ce jeu du « faire semblant » : celui d’apparaitre comme des connaisseurs sans avoir de véritables connaissances, d’être émetteurs d’avis-verdict sans fines analyses, ou d’être de simples casseurs, sans réel motif hormis celui du « buzz »…

Tout cela et vous devez être content car on parle de votre de film…

Sacrée époque où le pouvoir de l’éphémère instant médiatique l’emporte sur le long tourment de la création artistique.

Je peux comprendre qu’on ne puisse pas aimer un film, qu’on le trouve vide, qu’on ne partage pas ses propos, qu’on soit déçu à sa sortie publique…

Mais je me demande :  Pourquoi autant de passions, pourquoi toute cette ardeur et ce ressentiment qui marque certains commentateurs quand ils n’aiment pas un film.

J’utilise le mot « commentateur » car il semble que c’est vraiment l’expression qui soit la plus juste pour eux. Ils commentent les faits, donnent un avis et expriment une appréciation plus qu’autre chose.

Tant que cela se limite à cette tâche,  il serait plus harmonieux pour le  « commentateur » de garder une forme et un contenu qui vont plus en adéquation avec son contenu.

Malheureusement ce qu’on remarque, c’est que la forme de leurs commentaires est comme un ballon d’Hélium, elle se lance très haut dans le ciel tout en étant très vide de l’intérieur.

La vérité, on a tellement à apprendre d’une vraie critique cinématographique.

C’est un privilège d’être en face d’un critique qui a non seulement une vraie connaissance de son art mais surtout l’état d’esprit qui va avec la création cinématographique.

Je considère cet acte un grand élan de générosité de la part du critique qui pose toute sa connaissance et sa sensibilité, pour explorer au-delà de la vision du cinéaste, en décodant les fils cachés de son œuvre.

Il révèle, en toute modestie, les dimensions abyssales du film, tel un Jung analysant le rêve de son patient.

La quasi disparition des critiques cinématographique de nos écrans et de nos journaux laisse une grande place au dilettantisme et marque une absence de référence pour toute personne désirant aller au-delà des commentaires clichés, au-delà de certaines réflexions rétrogrades/progressistes, au-delà de cette nécessaire ressemblance au « réel », au-delà de toute obligation sociale/éducative et au-delà de toute manière d’appréciation télévisuelle où un film pour le cinéma se voit comparé à un feuilleton pour le petit écran.

Dites-leur qu’un film n’est pas là pour traiter tous les maux de notre société…

Dites-leur qu’un film n’est pas fait pour assouvir tous les goûts de tous les publics…

Dites-leur qu’un film n’est pas un message même s’il en comporte un propos…

Dites-leur qu’un film est une histoire en image et non pas une dépêche…

Dites-leur qu’un film est une sensibilité et peut ne pas rencontrer certaines fréquences…

Dites-leur qu’un film est histoire d’amour, elle s’écrit à deux…

Pourtant les ciné-club sont encore là …

Pourtant l’association des critiques cinématographique est encore là…

Pourtant les grands critiques de la presse écrite sont encore là …

Pourtant les J.C.C.  sont encore là …

Pourtant…

Certains ne savent malheureusement pas…

Le 02.01.2018