Liberté d’expression par Mehdi Ben Attia


Scénariste et réalisateur Tunisien, Mehdi Ben Attia a côtoyé les plus grands ( André Téchiné, Claudia Cardinal, Maria de Medeiros….) et met un point d’honneur à bousculer les codes d’une société opprimée par des faux-semblants hypocrites. Il a accepté de se joindre à nous pour les 20 ans de TAKRIZ, et de poser sur notre page, avec l’humour qui est sien, une vision caustique de la liberté d’expression.

Ne tournons pas autour du pot : je suis contre la liberté d’expression. La liberté d’expression, ce n’est pas du tout dans nos traditions, c’est nul, ça fait de la peine et ça ne sert à rien. L’être humain vit beaucoup mieux sans. Depuis qu’on a inventé ce truc, les gens s’expriment sans cesse, à tort et à travers. Et pour quel profit ? Quel résultat ? Franchement, vous trouvez que la condition humaine s’est améliorée ? Depuis qu’on a le droit de parler, on a avancé en matière de connaissance de la Vérité ? Non, Michel Foucault l’a dit avant moi, à chaque fois que l’on emploie un mot, on trahit la chose qu’il désigne. La parole est douloureusement imprécise, vague, réductrice.

À bas l’expression en toute liberté !

Vive le silence, et vive la parole contrainte, aliénée, opprimée.

Au moins, avec cette parole là, on sait à quoi s’en tenir : elle est fausse et dangereuse, mais elle ne raconte pas partout qu’elle apportera son salut à l’humanité.

Je distinguerais deux catégories de personnes à qui la liberté d’expression cause des torts considérables : d’une part, il y a ceux qui parlent, librement donc, sans réfléchir. Ils sont terribles, ceux-là. Vous les connaissez, ils disent n’importe quoi, sur n’importe quoi, et en général ça dure longtemps. En plus, depuis le début du Vingt et unième siècle, ils ont Facebook, Instagram et tout un tas de merveilles qui permet à leur expression libre de s’épanouir et de résonner au-delà du cercle de leurs intimes. Et puis, il y a ceux qui réfléchissent avant de s’exprimer. Ceux-là, qui sont sans doute minoritaires, sont encore pires. Ils passent leur vie à se demander ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent. Toujours à l’écoute de leur voix intérieure, ils alimentent la machine à produire du blabla. Quelle perte de temps. Pourquoi les gens s’expriment-ils ? Pourquoi ne gardent-ils pas leurs impressions et leurs opinions pour eux ?

Je sais que vous pensez que je plaisante, que je fais l’intéressant. Après tout, je fais des films, et en plus on dit que ce sont des films « d’expression personnelle ». J’ai réalisé Le Fil, qui est vraiment un film libre dans son expression. Et puis Je ne suis pas mort, pareil, et L’Amour des hommes, je ne vous parle même pas de la liberté d’expression qu’il y a dans L’Amour des hommes. C’est vrai. Je bats ma coulpe. La vérité, je vous l’avoue, c’est que je cherche à atteindre un idéal de cinéma sans aucune liberté dans l’expression, et je n’y parviens pas pour le moment. J’essaierai encore. Un jour, je le sais, j’arriverai à faire un film qui n’exprimera rien du tout. Ce jour-là, je crois, j’espère, je serai remarqué à Hollywood.

Joyeux anniversaire à TAKRIZ qui a fait beaucoup pour la liberté d’expression en Tunisie ( en croyant bien faire, je crois).

Mehdi Ben Attia