Moudhafer Laabidi se confie à TAKRIZ


Figure de la révolte populaire qui a soulevé le bassin minier de Redeyef en 2008, vous avez été arrêté et torturé. Vous avez connu l’exil, un statut de réfugié politique….Gardez vous encore des séquelles de cette période ?

De la détention et de la torture qui ont duré de longs mois passés dans une dizaines de prisons tunisiennes, je garde encore des blessures difficiles à cicatriser, d’autant plus que mes tortionnaires sont toujours en liberté. Toutefois, j’essaie de transcender ces épreuves à travers l’écriture. J’essaie de construire au fil des dernière années un témoignage, sous une forme plutôt littéraire, qui me permettrait à la fois d’affronter mes traumatismes les plus refoulés et d’éclairer les gens sur cette facette obscure et sadique du régime de Ben Ali afin que la vérité ne soit pas oubliée.
Quant à mon expérience en tant que réfugié politique, elle fut riche, extraordinaire car elle m’avait permis de rencontrer de formidables camarades et amis en France, qui m’ont soutenu et aider à retrouver petit à petit mon équilibre. Le moment crucial de ce parcours d’exilé fut, après maints rassemblements de soutien au soulèvement révolutionnaire, la manifestation du 15 janvier 2011 à Paris: nous étions plus de 30 milles dans la rue à fêter la chute de Ben Ali, à peu près le même nombre de personnes qui s’étaient soulevés à Redeyef en 2008.

En mai 2014, alors que vous manifestiez devant le ministère de l’intérieur pour la libération de l’un de vos camarade de lutte vous avez été violemment battus par les forces de l’ordre. Qu’en est il aujourd’hui de la plainte qui a été déposée ?

Je n’avais pas déposé de plainte à cette occasion. Nous faisions campagne pour la libération de notre ami et camarade et il ne fallait pas détourner l’opinion publique de notre cause principale. Je me suis donc contenté des excuse d’un cadre du Ministère de l’Intérieur.
Par contre, j’ai bel et bien déposé une plainte contre mes tortionnaires de 2008, le procureur a entendu ma déposition mais plus de nouvelles depuis deux ans. Je patiente sans désespérer, je ne suis pas prêt à lâcher l’affaire !

Aujourd’hui vous vous évoluez sur les planches dans une pièce de Jaafar Guésmi. Est ce que l’art est pour vous un nouveau mode de lutte ? Expliquez nous.

Jaafar m’a plutôt offert l’opportunité de travailler avec lui en tant qu’assistant à la mise en scène. C’est une expérience extrêmement riche en enseignements et en rencontres humaines et artistiques qui dure depuis plus d’un an. La pièce est aussi bien une allégorie poignante de la Tunisie postcoloniale, avec ses complexités et ses contradictions, qu’une réflexion sur le quatrième art, où le jeu théâtral d’une pléthore de comédiens brillants s’allie aux performances fabuleuses de jeunes circassiens tunisiens. Une tournée internationale est prévue pour 2018.
Sinon, pour répondre à votre question: je crois que l’art, et l’art vivant en particulier est un mode de lutte et un catalyseur de conscience collective très important. Il permet de communiquer aux autres ce que les slogans politiques ne peuvent offrir, et sa charge créative ravive la flamme de l’espoir quand elle vacille.

En octobre 2017, une rencontre a été organisée au CREDIF, en marge du festival international féminin « Mra ». Des psychologues ont débattu de la possibilité de recourir aux expression théâtrales pour surmonter le traumatisme et les troubles psychiques chez la femme victime de violence. La possibilité d’étendre cette thérapie au sortants de prison a également été évoquée. Est ce que vous avez vécu cette expérience théâtrale comme une thérapie ?

Absolument, depuis l’étape de la documentation sur l’histoire du bassin minier au 20e siècle, à celle de représentation en passant par celle de l’écriture, qui pour Jaafer Guesmi, est une sorte d’atelier d’idées collectif. Il m’est arrivé de revivre certains moments de mon histoire, celles des autres, de comprendre des énigmes que je n’arrivais pas à percer, étant incapable de prendre le recul nécessaire, et enfin de croire en quelque chose, à la magie de la création en cours, avec la confiance d’amis et de collègues dévoués. En somme, c’est une sorte de thérapie de l’espoir.

Le théâtre, l’art en général, est il selon vous totalement libre en Tunisie ?

Bien que la situation ait évolué et que les œuvres artistiques aujourd’hui se permettent ce qui était, il y a quelques années, de l’ordre du tabou, je ne crois pas que l’art est aujourd’hui totalement libre en Tunisie. L’autocensure est difficile à démonter, le pouvoir juridique a encore une mainmise, souvent anticonstitutionnelle, sur l’expression artistique, surtout quand il est saisi par des associations ou des corporations. La conquête de la liberté, dans tous les domaines, est un combat continu que nous menons sur plusieurs fronts, notamment sur celui de la mentalité et des esprits. Un combat rude que nous finirons par gagner.