Un vent du Nord souffle sur Takriz : entretien avec Walid Mattar


Directeur de la photographie, scénariste et réalisateur, Walid Mattar a le cinéma dans le sang. En 2003, il réalise Le Cuirassé Abdelkrim, puis Fils de tortue, Da Giorgio et Sbah El Khir en 2006, qui sera présenté au Festival de Cannes dans la sélection « Tous les cinémas du monde ». Vent du Nord est son premier long métrage. ©Mustapha Azzab

 

Dans les coulisses d’un sortie en salle de Vent du Nord ,prévue pour le 10 janvier en Tunisie et le 28 mars en France, Walid Mattar,  se confie à TAKRIZ magazine. Entre ses débuts et les problématiques qui lui tiennent à cœur, Walid Mattar est revenu sur certains événements qui ont pu secouer l’actualité post 14 janvier dans le monde du cinéma, et sur la liberté acquise des scénaristes et réalisateurs grâce à une Révolution qui se veut à la fois politique et numérique. 

 

 

 

  Vous êtes tombé dans le cinéma comme Obelix, quand vous étiez petit. Dès 1993, vous adhériez à la fédération tunisienne des cinéastes amateurs. Qu’est ce qui vous a poussé vers cette voie  ?

Disons que ce fût un pur hasard. J’avais 13 ans, et lorsque que l’on n’aime ni les cafés ni le rami, il n’y a pas grand chose à faire sur Hammam Ilf. Au collège et je suis tombé sur une affiche, accrochée par Kamel Staali alors membre de la F.T.C.A. du club  Hammam Ilf , et qui proposait un stage photo. J’ai foncé tête baissée pour rompre avec l’ennui dans lequel j’étais confiné. Après ce stage, nous avons eu une formation cinéma, puis nous avons réalisé quelques films collectifs.

En parallèle, j’ai effectué un master en productique, pensant en faire ma carrière et lassant le cinéma une place de hobby, de passion. J’ai travaillé un an comme ingénieur, mais j’ai très vite compris que cela n’était pas possible. Après le Cuirassé Abdelkrim, je suis partie en France pour parfaire mon expérience pratique d’une licence en art du spectacle : j’ai appris sur le tas et j’éprouvais le besoin d’approfondir mes connaissances artistiques en histoire du Cinéma, en analyses de films… Depuis je n’ai jamais quitté cette passion dévorante. J’ai enchainé les boulots alimentaires et la réalisation de documentaires, de court-métrages pour en arriver aujourd’hui à mon premier long métrage  Vent du Nord.

Vos films sont les photographies d’une société en lutte contre le système en place.  Est ce que Hervé, perdant son travail après la délocalisation de son usine en Tunisie, les jeunes du Cuirassé Abdelkrim, ou le héros de Baba Noël, migrant économique contraint d’accepter les impératifs d’un marché du travail (parallèle), sont une seule et même personne ?

Même si il n’y a pas de thème récurrents dans mes films, il est vrai que les protagonistes sont souvent des personnes issues du bas de l’échelle sociale. Ce sont des gens qui luttent contre l’injustice, une lutte pour la survie, des personnes qui se battent contre un système absurde. Ce système, puissant, rogne les libertés pourtant fondamentales de chacun. La liberté de travailler, c’est le cas d’Hervé dans Vent du Nord, la liberté de se déplacer, inscrite dans la déclaration universelle des droits l’Homme dans le Cuirassé Abdelkrim, la liberté de rendre heureux ses enfants dans Offrande. La liberté de vivre dignement, tout simplement.

Vous avez exercé, en tant que scénariste et réalisateur, avant et après 2011, avez vous senti un vent de liberté souffler sur la création artistique ou celle-ci a-t-elle toujours été assez des censures qui entrave  (ou entravait) la parole citoyenne  ?

Il est indéniable qu’il y a eu plus de liberté après le 14 janvier. Ces libertés ont été arrachées par ceux qui se sont battus pour cette Révolution ( je tiens à ce terme de Révolution). Me concernant, j’ai toujours fait un cinéma engagé traitant de thématiques sociales, de l’absurdité du quotidien. Sous Ben Ali, j’ai réalisé Condamnation, Offrande, Fils de Torture, et le Cuirassé Abdelkrim qui évoque déjà une sorte de révolution de cette jeunesse en quête d’un avenir meilleur, ailleurs. Mon chemin avant et après 2011 reste donc le même.

Sur le plan cinématographique, la Révolution s’est fait avant 2011, avec les nouvelles technologies, le numérique, qui a permis à de nouveaux réalisateurs d’être moins assujettis aux financements de l’État Tunisien de l’époque, et donc plus libres dans leurs créations. Cela a donné une nouvelle génération de réalisateurs. Ces deux révolutions concomitantes ont permis d’évoluer, d’être plus indépendants et aussi, indéniablement de traiter de sujets qu’effectivement il aurait été compliqué de traiter avant le 14 janvier.

 

Depuis 2011 de nombreuses polémiques ont accompagné la petite histoire du cinéma tunisien : Tarek Ben Amar fustigé de vouloir « récupérer » les événements de Sidi Bouzid pour en faire un film, la diffusion de Persépolis, la sortie du film de Nadia el Fani « Ni Allah ni Maitres » tous deux hués par les islamistes, la récompense décernée à Amina lors des dernières JCC,  qui a fait couler beaucoup d’encre….qu’en pensez vous ?

Ces polémiques sont pour moi des manipulations, et ce des deux côtés, ce sont de faux problèmes. Si je prends le film de Nadia El Fani, je pense que les gens se sont arrêtés au titre sans même prendre la peine de regarder le film. Il ne faut pas oublier que la sortie de ce film coïncidait avec une période électorale où chaque parti politique a tenté de tirer vers lui l’actualité, d’ailleurs le passage de Persépolis sur Nesma a eu lieu la semaine même des élections. Cette période était une période instable sur le plan politique, tous les partis politiques voulaient être sur le devant de la scène médiatique pour s’affirmer.

Le 14 janvier 2016 le documentaire de Nasserdine Ben Maati, Awled Amar, à été censuré lors de sa diffusion sur el watania 2. Le réalisateur expliquera lors d’une interview : « Ils ont supprimé des séquences parce qu’on y parlait du collectif de cyber-activistes “Takriz”. Ils ont considéré le nom comme un gros mot. Alors que “Takriz” c’est toute une mentalité qui fait partie de notre culture de la révolution”. Quel est votre point de vue ?

Je ne vois pas en quoi le mot « TAKRIZ » doit être censuré. Cela fait parti de notre langage, de notre dialecte. Le dialecte tunisien est rempli de mots qui peuvent être considérés comme vulgaires et pourtant ils font parti du quotidien. J’ai été également confronté à ce problème dans mes films, que je veux réalistes et reflétant au plus prés la société. Mes films sont des films réalistes où les dialogues font échos aux mots que l’on entend au quotidien dans la vie de tous les jours. Il est difficile de traiter un dialogue tel qu’il est dans la vraie vie. Après c’est un débat, pourtant intéressant, sur les mots et l’impact qu’ils peuvent avoir sur de jeunes spectateurs, est un débat qui n’a jamais été ouvert.