Franc Maçonnerie en Tunisie : Entre mythe et réalité


Si la révolution Tunisienne a influé sur bien des choses, elle a surtout enrichi le vocabulaire des internautes de mots, nés des médias occidentaux, et que tout un chacun s’est mis à employer de ci de là, sans trop comprendre ce qu’ils signifiaient. Nous avons eu tour à tour «  transition démocratique », «technocratie », mais surtout « maçouni ».

Ah les francs-maçons…..qui n’a pas vu des triangles se dessiner de manière perverse dans l’architecture urbaine, ou qui n’a pas cherché à voir dans une photo, un signe que X ou Y appartienne à cette loge ? Connue de tous et pourtant tant fantasmée, la Franc-maçonnerie  s’est retrouvée au centre de tout débat stérile.

La spontanéité des événements de décembre 2010 et janvier 2011 a été telle qu’il fallait bien trouver une explication autre que le « Takriz » généralisé….alors pourquoi pas les francs-maçons ? Après tout, ils ont bien été aux premières « loges » de la déclaration d’indépendance des USA et de la Révolution française, alors pourquoi pas nous ?  Si la Franc-Maçonnerie tunisienne est une réalité qui remonte à la fin du 19émé siècle et qui perdure de nos jours sous des vitrines associatives tel que l’ATUGE, qu’en est-il réellement ? Les francs-maçons influent-ils sur les débats actuels de société et sur nos politiques ? Autant de questions soulevées ici….mais commençons par le commencement…il était une fois….la Franc-Maçonnerie tunisienne :

Qu’est-ce que la Franc Maçonnerie ?  

Il n’y a pas de définition de la Franc-maçonnerie. Chaque obédience (courant) a sa définition qui lui est propre. La Tunisie étant, comme nous allons l’expliquer, sous l’influence du Grand Orient de France (GODF), nous allons ici présenter leur définition propre, inscrite dans leur constitution « institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, qui a objet la recherche de la vérité, de l’étude de la morale et la pratique de la solidarité » .

Née au XVIIème siècle en Ecosse, la Franc-Maçonnerie est une organisation qui regroupe en son sein des personnes parrainées par leurs pairs afin qu’elles travaillent à des réflexions sur la société dans laquelle elles vivent. Sorte de « Think-tank » hiérarchisé au sein duquel un rite initiatique et symbolique (NDR : on s’amuse comme on peut) permet à chaque membre de gravir les échelons et de se la péter lors des repas de famille. Théâtralisée (accessoires, mise en scène, costumes et répliques au vocabulaire pompeux) les réunions maçonniques ont attisé la curiosité, puis la convoitise. Au fils des ans, c’est devenu « the place to be » et le droit d’entrée, sans couple exigé, se faisait de plus en plus sélectif, jusqu’à devenir une réunion de riches et de puissants (NDR : si tant est que l’on puisse différencier les deux).

Durant ces réunions, se discutent des thèmes tels que la laïcité, l’égalité des sexes, la fraternité, et les notions de liberté. Mais ce qui s’y discute surtout c’est le moyen d’imposer les idées maçonniques au sein de la (des) société(s).  « Liberté, solidarité, laïcité, égalité »….tiens tiens….cela ne vous dit rien ? Non, Bouazizi n’était pas franc-maçon, attendez ! Allons-y étape par étape. Oui, la franc Maçonnerie existe en Tunisie, mais commençons par le commencement.

Histoire de la Franc-Maçonnerie Tunisienne

Eh ben non ! Contrairement à ce qu’en dit la légende, la Franc Maçonnerie n’est pas entrée en Tunisie par le biais des françaouis, mais à travers la communauté juive, et ce dès le XVIIIème siècle. Le témoignage de Haïm Yossef David Azoulay, rabbin voyageur qui avait entrepris une tournée de ses coreligionnaires méditerranéens entre 1773 et 1778 (un peu comme l’avait fait Ali Douagi dans sa tournée des bars), atteste de la présence de juifs francs-maçons à cette même époque. Mis à part ce témoignage, la culture du secret, le manque de document et surtout la frousse de se faire engueuler par les rabbins, a laissé planer un flou quant à ces loges. C’est sans doute pour ça que la mémoire collective assimilera les francs-maçons aux juifs, et plus tard aux sionistes( non non c’est pas pareil, mais ce n’est pas le sujet).

En parallèle de cette loge essentiellement juive, naitra en 1830 une loge italienne, puis en 1881 une loge français initiée par le docteur Louis Frank (ancien médecin de l’armée impériale passé au service du Bey). Autour de lui se réuniront tous les commerçants originaires de Marseille et bien entendu la cour du Bey elle-même. Les loges se multiplient alors et l’on peut nommer :

  • La loge de la Nouvelle Carthage à Carthage (1885) où sont essentiellement réunis des professions libérales.

  • La loge des droits Humains à Tunis (l’une des rares obédiences mixte)

  • La loge de Salambo

  • La loge de la Volonté à Tunis (1903)

  • La loge Hadrumète à Sousse (1903)

  • La loge du phare de Thyna à Sfax (1905)

  • La loge Véritas à Tunis (1926) / où l’un des premier discours sur L’État Israélien s’est tenue par Meyer Hakim en 1938….(oui, oui, avant la seconde guerre mondiale et avant la Shoa, je dis ça je ne dis rien).

D’abord réservées aux étrangers qui se croyaient être seuls têtes pensantes du pays (ah suprématie blanche quand tu nous tiens), et à la cour du Bey, les loges ouvrirent peu à peu leurs réunions aux «  indigènes forts intelligents, animés d’un esprit élevé et tolérant » (extrait de la séance d’ouverture de la loge de la nouvelle Carthage 15 mars 1911). Il ne faut pas se leurrer il s’agit essentiellement des riches familles pouvant apporter un soutien financier, et les Caïds-gouverneurs, membres du makhzen beylical, qui pouvaient avoir une influence sur la législation locale.

Parmi les francs-maçons les plus connus sous le protectorat, dont les noms sont mentionnés dans les archives di GODF, on peut citer Mohamed Aziz Sakka (loge du phare Thyna, sfax), Chadli Ben Habib Cabani (loge Travail et Liberté), Basly Taïb (loge Hadrumet dont il devint grand maitre en 1932)…. On se doit également de citer Mohamed Salah Mzali (loge de l’étoile de Carthage) et Salah Eddine Baccouche (loge Véritas) dont l’appartenance maçonnique ne devait pas être étrangère aux prises de positions «  pro-français » dont ils s’illustrèrent dans les années 50.

Mais entre les colons et les Maçons ça n’a pas toujours été le grand amour, c’était plutôt un « je t’aime, moi non plus » et un «  je vais et je viens, entre tes reins » à la Gainsbourg/Bardot. La crise conjugale a commencé à cause des curetons en 1930. Le Congrès Eucharistique de Carthage a voulu foutre tous les gosses en vacances pour réquisitionner les écoles afin d’y loger les pèlerins. Non mais oh et la laïcité dans tout ça ? La Loi 1905 ? Juju est l’école obligatoire ? Les francs-maçons ont poussé une telle gueulante que hop : à l’hôtel les curetons. Les Tunisiens y virent un penchant pour la libération des peuples, dans la suite logique de la fraternité universelle (oui, oui, déjà à l’époque on était crédules et cons, et on croyait que l’occident nous voulait du bien). Quelle ne furent leurs surprises quand en 1938 Bourguiba s’est fait démonté lors de son jugement par Guérin de Cayla.

Mais la seconde guerre mondiale, puis les mouvements nationalistes et la décolonisation allait pointer le bout de leur nez. En 55, les accords franco-tunisiens précipitèrent la fin de la franc-maçonnerie. Mais les frères laïcards avaient prévu le coup, et le 31 décembre 1955, ils fondèrent la loge Emir Abdelkader avec pour vocation de « travailler en arabe et d’essayer de recruter dans la population indigène » (Michel Khayat, l’histoire de la Franc-Maçonnerie en Tunisie). Merde après tout, leur boulot n’allait pas tomber à l’eau avec l’indépendance, il fallait bien que si les français partent, les indigènes prennent la relève.  C’est Mohamed Maztoul qui prit la direction de cette nouvelle loge, afin de mettre en place un réseau maçonnique post colonial. Qu’en est-il actuellement ? Si quelques archives restent consultables à Paris, la liste des membres de la loge de l’Emir Abdelkader a été détruite en 1959. La version officielle veut qu’elle ait été détruite après la mise en place par Bourguiba de loi sur les associations, mais il semble plus crédible que les personnalités qui y figuraient (NDR : et qui aujourd’hui sont encore au-devant de la scène), voulaient effacer les traces de leur formatage maçonnique. Dans la période post-décolonisation, la majorité des loges Tunisiennes ont cessé leurs activités, à l’exception de la loge de la « Nouvelle Carthage » qui perdura jusqu’en 1964. Mais qu’en est-il vraiment ?

La franc-maçonnerie tunisienne actuelle

Les loges étrangères sont toujours actives en Tunisie. La loge italienne tenait, jusqu’à la révolution de 2011, ses réunions tantôt chez des particuliers, tantôt de manière moins discrète à l’hôtel Oriental Palace. L’arrivée de la Banque Africaine de développement, qui comporte au sein de son staff de nombreux maçons, a redynamisé l’activité maçonnique en Tunisie, et les échanges entre frères. Mais qu’en est-il de la loge Tunisienne du GODF ?

Comme nous l’avons dit, la loge de la nouvelle Carthage a officiellement œuvré jusqu’en 1964. Mais peut-on prendre en compte les déclarations officielles d’une organisation qui par définition se veut secrète ? Nous en doutons, et tout laisse à penser que le GODF est bel et bien présent en Tunisie jusqu’à aujourd’hui.

Dans une interview donnée au journal l’Express le 27.04.2011, Alain Bauer grand maitre au GODF et accessoirement conseillé de Sarkozy en matière de « savoir-faire français » si cher à M.A.M, expliquera avoir été initié à la franc-maçonnerie, le 21 mai 1981, par « les frères de la loge de la Nouvelle Carthage », dirigée par un journaliste de TF1 connu ». Il est donc évident que la franc-maçonnerie a continué d’exister en Tunisie, et que les réunions secrètes, souvent encadrées par des maitres français, disciples du GODF, ont organisé la réflexion de ceux qui se disent « libres penseurs ».

Aux lendemains d’un soulèvement populaire contre le chômage et la précarité sont sortis des slogans venus d’on ne sait où : « Laïcité » , « solidarité », «  égalité homme/femme » , mais d’où viennent ces revendications si éloignées des problèmes de société que vit la Tunisie, petit pays en voie de développement  dont le seul soucis de la population est de savoir s’ils vont acheter ou non de la viande ? La question peut se poser.

Ces problèmes, encore fut-il que s’en soient, prennent par ailleurs une place importante sur les réseaux sociaux, semblent tout droit importé de l’occident : homosexualité, égalité dans l’héritage, laïcité, solidarité… nous en avons même oublié essentiel : le droit de travailler, de se nourrir, de vivre. Certaines voix affirmeront que la Franc-Maçonnerie tend à effacer l’identité arabo-musulman de la Tunisie, peut-être est-ce exagéré mais une chose est sure, nul ne sait ni comment, ni pourquoi le mot Laïcité a été inscrit sur les murs de la Tunisie aux lendemain du 14 janvier.

On se souvient de la déclaration fracassante de Youssef Seddik qui affirmait que «  deux ministres, affiliés à l’ATUGE, étaient maçons ». Monsieur Seddik intervenant aux conférences de la loge de Compiègne en France, a dû croiser bon nombre de nos politiciens soumis aux idéaux importés de l’ancien Colon.

Mais ce qui nous conforte quant au fait que le G.O.D.F. est encore actif en Tunisie, c’est que le 8 avril 2015, une conférence, animée par Daniel Keller, Henri Sylvestre et Jean Pierre Leguay, s’est tenue à Paris, au temple Goussier de la rue Cadet «  l’avenir de la Franc-maçonnerie en Tunisie ».

Alors dans une question se pose, dans la société tunisienne, qui porte le tablier ? L’homme, la femme ou le franc-maçon ?

 

La Rédaction