MANIFESTE DESTRUCTIVISTE


                                                  Photo MALEK KHEMIRI

Les classes ont été stratifiées mais la lutte des classes n’est pas devenue archéologique. La finance a érigé la bourgeoisie en mur de l’apartheid face à ceux qui ne rentrent pas dans le rang : pauvres, marginaux, fous, immigrés, réfugiés, sans domiciles… En un mot, les Autres. Pour le bourgeois, deux tâches essentielles ont été assignées à la naissance et lui ont été ingurgitées par l’hypercapitalisme à travers le sein de la cellule familiale (qui n’est autre qu’une cellule cancéreuse pour les libertés individuelles).

 

1 – La tâche du colon. Les empires ont utilisé les européens pour coloniser l’Amérique en lieu et place de ses habitants originels les amérindiens. Les sionistes ont utilisé les juifs pour coloniser la Palestine en lieu et place de ses habitants originels les palestiniens. L’hypercapitalisme utilise la classe moyenne pour coloniser autant de territoires qu’elle peut en lieu et place de leurs habitants originels ceux qui ne rentrent pas dans le rang. C’est communément appelé gentrification.

2 – La tâche du vampire. Les bourgeois contre les aristocrates puis les bolcheviks contre les tsaristes. Mais l’hypercapitalisme est plus subtil, il invente un rempart à la colère populaire : la classe moyenne. Cet entre-deux classes qui suce jusqu’à la moelle la lutte des individus quand ils s’insurgent contre la finance qui les gouverne. C’est toujours communément appelé révolution. En réalité, c’est l’abolition de l’idée même de révolution dans les méandres d’une classe moyenne servile qui noie avant même son arrivée à la rive de l’hypercapitalisme, toute velléité contestataire.

 

Cette classe moyenne est tenue en laisse par le spectacle il est vrai mais pas seulement. Toute une organisation sociale sophistiquée fabrique des consommateurs dociles et aseptisés, des petits soldats involontaires et perpétuels. Cette organisation est dirigé par plusieurs corps de métiers d’autorité : soldats, policiers, juges, professeurs, psychiatres, urbanistes… Il n’y a pas que la prison qui soit une prison : les écoles, les asiles et les rues le sont tout autant. Ce sont là les avant-gardes du fascisme hypercapitaliste. L’individu est dés la naissance noyauté par le capitalisme à travers la cellule familiale (qui n’est autre qu’une cellule cancéreuse pour la liberté individuelle).

 

Sur quel mode opère l’aliéné de classe moyenne ? Sur l’accumulation. Multiplier ce qu’on peut autant qu’on peut de n’importe quelle manière qu’on peut. C’est la doctrine de base. Aucun sens au clonage biologique puisque les êtres humains sont devenus des clones sociaux. Car l’aliéné de classe moyenne est lui-même une accumulation du même pour la finance. La bourgeoisie est l’armée de réservistes de la finance mondiale. La révolution ne pourra s’accomplir que si elle s’attaque en tout premier lieu à la bourgeoisie locale, avant même la finance mondiale.

 

Le même sens dans la même rue dans la même pensée dans le même corps.

Ordre des choses.

 

Rien ne peut se produire si ce qui se produit n’est pas comestible, c’est-à-dire commercialisable, par le Capital. Puis rejeté, c’est-à-dire déféqué, par le Capital sur la voie publique. Le masque de Guy Fawkes est la propriété de Time Warner Inc. Ainsi, les révolutionnaires de tous les pays portant ce masque, de l’Égypte aux Etats-Unis en passant par la Grèce, paient le Capital pour pouvoir faire la révolution. Révolution elle-même travaillée par l’idée non pas de lutter contre le Capital, mais d’y être intégré.

Ordre des choses.

Le même corps dans la même pensée dans la même rue dans le même sens.

L’espace public n’a plus rien de public, encore moins d’un espace. L’espace, comme l’individu, est défini par sa singularité vis-à-vis de l’altérité. C’est par cette dialectique qu’un mouvement vers le possible et l’impossible se met en marche. Or, comme la socialisation, l’urbanisation hypermoderne tend à rendre l’espace un ersatz d’un même modèle glocalisé. L’équation est simple : les mêmes personnes dans les mêmes villes = contrôle globalisé. L’espace devient l’uniforme de la marchandise que la cité est devenue aux mains de l’hypercapitalisme.

 

La cité n’est pas pensée et conçue par celles et ceux qui l’habitent et qui sont habités par elle. Modelée par et pour les intérêts-mêmes des pouvoirs, agencées par les architectes et les urbanistes, elle perd totalement son essence d’habitat naturel pour être un centre de détention où la surveillance généralisée émane d’un principe de défiance de la part d’une finance paranoïaque : tout individu est présumé coupable. Ainsi, l’urbain est ontologiquement constitué d’un dedans (le privé, l’intime) et d’un dehors (le public, le politique). Cette altérité spatiale tend à s’annihiler au profit d’une seule et unique géographie virtualisée dans laquelle ni l’intime ni le politique ne sont plus concevables.

 

Une rue ne peut contenir que deux sens seulement. Parfois même, l’un des deux est interdit. Une rue est le réceptacle de la binarité ou de l’unicité. Dans cette rue qui ne peut contenir que deux sens, emprunter l’un d’eux, derrière des chefs d’Etats, en étant surveillé par la police, est une marche d’esclaves. La marche ne se fait que dans le sens contraire des chefs d’Etats et des aiguilles des montres. La marche n’a de sens que dans la confrontation avec la police.

 

Une rue est déjà une défaite pour la pensée. La charge subversive que le street-art lui a injectée il y a 40 ans a été totalement lavée dans la machine des galeries. La subversion est une marque ou elle n’est plus. Tout devient l’égal de tout dans cette orgie de nihilisme. La calligraphie arabe se fend dans le graffiti des galeries. Il n’y a plus aucune différence entre les choses. Tout est pareil à tout. Le même graffiti se retrouve sur un mur ou sur un sac Vuitton. Tout devient le synonyme de tout. L’artiste devient l’eunuque du marché de l’art.

 

Une rue où le street-art est permis par les autorités est déjà une défaite pour l’art. La rue Denoyez (à Paris) n’est pas plus à sauver que n’importe quelle autre rue. Un mur réservé à la parole est déjà un cachot pour le langage. Un immeuble transformé en évènement est déjà une défaite pour le street-art.

 

Accumuler. Multiplier. Performer. C’est ce que l’art fait. Qu’il soit de la rue, des galeries, des musées, des foires, des biennales. Le commissaire d’exposition, comprenez de police, est le mur d’apartheid érigé par la finance face aux artistes pour absorber le peu de subversion qu’il leur reste. Proliférer. Perpétuer. Chiffrer.  C’est ce qu’on demande à l’artiste de faire. C’est ce que l’artiste fait. Il ne sera à nouveau artiste que quand il terrorisera le bourgeois autant que le poseur de bombes. L’artiste sera à nouveau artiste quand il sera un loup pour les loups.

 

Le marchand spécule que tel produit peut avoir tel prix sur le marché, le trafiquant spécule qu’en achetant tel produit son argent sera lavé, le regardant spécule qu’en se prenant en photo devant tel produit sa satisfaction de soi en sera augmentée, l’artiste devenu eunuque du marché spécule que le sérail se trouve dans le rang à l’intérieur duquel il entre tête baissée. C’est communément appelé monde de l’art. Un milliardaire aura beau déclarer le contraire du haut de ses baskets cousues par des enfants, mais il ne s’agit en réalité dans ce monde-là que de baisser son pantalon devant les stratégies de communication et les concepts de marketing érigés par l’hypercapitalisme en sacro-saints commandements afin d’atteindre un seul et unique but : l’asservissement par le profit.

 

De son côté, que spécule l’artiste qui n’est pas eunuque du marché de l’art ? Il ne spécule pas ! Que fera-t-il alors ? Il mettra à mort en lui ce qui n’est pas lui : les racines, la culture, la propriété. A la richesse il préfèrera la rareté. Il mettra à mort en la nature ce qui n’est pas nature : les rues, les frontières. Il n’aura pas d’animaux de compagnie. Il brisera les cages. Il ne plantera ni arbres ni fleurs encore moins. Il cultivera la pauvreté. Face aux images qui produisent de la cécité, il inventera des cécités en forme d’images. Dans un musée devenu spectacle médiatico-mercantile, il sera le terroriste qui brisera à coup de massue cette annihilation de l’art. Si une biennale centenaire l’invite, il en profitera pour s’en aller une nuit, mettre le feu à cette vanité.

 

Il fera la guerre à tous les soldats de la terre. Il fera exploser tous les murs pour que le cheminement des sens soit infini dans la cité. Il ne se contentera pas de détruire des colonnes, des palais ou des statues, il fera table rase de toute construction. Il aura même assez d’ingéniosité pour les détruire les unes par les autres. Il mettra ainsi fin au règne de la déconstruction bourgeoise et la tyrannie de ses actes symboliques. Tout en lui sera charnel. Il sera si libre que sa liberté contaminera les autres. Cela veut dire qu’il sera totalement et irrémédiablement seul. Il détruira le monde entier pour que ses semblables soient libres d’en inventer une multitude.

 

Ceci n’est pas le manifeste du destructivisme. Le destructivisme ne prémédite rien qui soit réalisable. Le destructivisme n’a qu’une seule Histoire, la sienne. Le destructivisme existe dans ce qui n’existe pas, à savoir le présent. Le destructivisme est incurable. Le destructivisme n’a de manifeste que l’acte.

 

Ceci n’est pas un manifeste. Ceci est un poème.

ismaël