Le droit à l’insurrection de Françoise Vergès


 

Nièce du grand avocat Maître Vergés, fille et petite fille de politiciens militants des droits de l’Hommes, Françoise Vergès a prêté sa plume à TAKRIZ pour nous expliquer en quoi et pourquoi l’insurrection est un droit qui fait de l’Homme un citoyen conscient. Soutien inconditionnel à la libération de Georges Abdallah, elle a sourit en voyant le Président Macron se faire alpaguer dans les rues de Tunis, et elle tenait, à travers ses mots, à soutenir ceux qui encore et toujours luttent…

Après avoir exercé comme journaliste et éditrice dans le mouvement féministe en France, Françoise Vergès s’installe aux Etats-Unis en 1983, où elle travaille avant de s’inscrire à l’université. Elle obtient une double licencesumma cum laude en Science Politique et Études féminines à San Diego, puis un doctorat en Science Politique à l’Université de Berkeley, Californie (1995). Sa thèse Monsters and Revolutionaries. Colonial Family Romance est publiée par Duke University Press (1999). Depuis, elle a enseigné à Sussex University et au Goldsmiths College en Angleterre. Elle a publié de nombreux ouvrages et articles en français et en anglais sur les mémoires de l’esclavage, la psychiatrie coloniale, Frantz Fanon, Aimé Césaire, l’économie de prédation et la globalisation, le musée postcolonial, et les processus de créolisation dans les mondes de l’Océan indien.

Chaque jour, à chaque moment, quelque part, une résistance s’élève contre les conséquences de la contre-révolution menée par des dirigeants corrompus, xénophobes ou racistes, par les multinationales, la finance, l’impérialisme et le capitalisme qui présente de nouveaux défis mais nous met aussi en face de choses « vieilles comme le monde ». En effet, si les peuples font face à ce qu’ils ont toujours connu – exploitation, dépossession, prédation, vol, viol – ils sont confrontés à une accélération produite par les nouveaux besoins du capitalisme, par la précarité et la vulnérabilité accrue des peuples du Sud à cause des politiques internationales, des guerres par proxy, du changement climatique, par l’extension de l’industrie du soin et des services qui réclament des femmes raciséés.

Pour imaginer de nouvelles théories, il faut écrire une nouvelle histoire, a dit Cedric Robinson, auteur de Black Marxism. Ce que font peuples, minorités, femmes, depuis des siècles, ce qu’ont fait Aimé Césaire, Frantz Fanon, Amilcar Cabral, Angela Davis et des milliers de théoricien.nes, et tant de poètes, écrivains, cinéastes, musiciens. Je ne vais que proposer ici quelques points pour contribuer à cette vaste bibliothèque de la résistance.

Au 16ème siècle, l’Europe divise le monde entre vies qui comptent et vies qui ne comptent pas, entre nature à protéger et nature à exploiter. Dans leur pays, les puissances européennes disciplinent peu à peu les forces sociales qui s’opposent à la privatisation des biens communs, au servage, à l’exploitation des enfants par une répression féroce et en leur proposant de devenir des européens dont la vie s’améliorera grâce à l’asservissement de peuples, la destruction de leurs cultures, villes, savoirs, grâce à des pratiques d’appropriation et des pratiques racistes. Avec la « découverte du Nouveau Monde », l’Europe invente une nature sans coût (notion proposée par le sociologue Jason Moore), qui se reproduirait naturellement à l’infini, qui serait là pour servir ses intérêts économiques.  L’humanité (en fait le monde européen) aurait reçu l’assurance que la nature lui a été donnée pour être à son service, et si des ressources s’épuisent, il suffit d’aller plus loin. Extraction minières, déforestation, destruction de villes, accompagnent cette entreprise. Contemporaine de cette nature sans coût À cette remarque de Moore, j’ajoute la notion de travail sans coût, et qui produit aussi l’assurance qu’une source d’une main d’œuvre est à disposition, sur laquelle le droit de mort s’exerce librement, et que cette source ne se tarira pas. Après le génocide des peuples qui habitaient les Amériques et Caraïbes, les Etats d’Europe se tournent vers le continent africain et en font une source constante de capital avec la déportation de millions de femmes et d’hommes vendus en esclavage. Les différences – entre nature européenne et non-européenne, entre main d’œuvre européenne et non-européenne – sont naturalisées et racialisées. L’organisation au niveau mondial d’une main d’œuvre racisée, genrée et mobile et l’organisation d’une nature à disposition sont contemporaines.

Cette garantie qu’il y aura toujours des corps à trafiquer, exploiter, et tuer selon sa guise, s’appuie aussi sur une source invisible, le ventre des femmes noires. En effet, pendant quatre siècles, les négriers européens sont assurés de trouver sur les côtes africaines, la « marchandise » humaine dont ils ont besoin pour leurs colonies et ainsi la garantie de remplir les soutes de leurs bateaux parce que des femmes africaines font des enfants. Leur ventre devient un capital, et les enfants qu’elles portent et qui devenus adolescents ou adultes sont capturés, vendus et déportés, représentent aussi un capital. Le ventre des femmes noires devient un capital « inépuisable », comme l’est la force de travail esclavagisée. Une « chaîne » de sens s’établit au 16ème siècle et se renforce : infinitude de la nature, infinitude de la source de main d’œuvre esclave, infinitude du ventre des femmes noires. Les processus de racisation affectent la manière dont la sexualité, le corps, le féminin, le masculin sont construits. La représentation des Noir.e.s est à jamais marquée par le négatif. Cette idéologie se poursuivra après l’abolition de l’esclavage avec la mise en place du travail forcé, de nouvelles lois de dépossession, de nouveaux codes de loi qui privent des peuples de leurs droits, avec de nouvelles techniques de discipline du corps, de la sexualité. Entre le 15ème et le 19ème siècle, l’Europe de l’ouest impose au monde, par la guerre et le sang, son économie prédatrice, ses codes de loi, et ses manières de voir. Par la guerre et par le sang car les peuples résistent mais ses idées, que la nature et le travail servile sont des capitaux inépuisables (tout en les épuisant) vont marquer une vision du monde.

Aussi, quand il est question aujourd’hui de la planète comme « bien commun », d’une humanité commune, on ne peut que souligner à quel point cette idéologie efface des siècles où l’humanité est loin d’être commune et où la planète est divisée en zones sacrifiées, à l’environnement détruit, pour d’autres territoires soient protégés. Il faut à la fois écrire cette histoire globale, à partir d’une histoire d’en bas, mais aussi analyser comment l’idéologie occidentale s’est imposée, comment elle a été adoptée par les États qui furent soumis au colonialisme. L’idéologie de développement, qui a été tant critiquée, a cependant réussi à informer les États postcoloniaux. Les notions très marquées idéologiquement de « richesse » d’un pays, de « bonne vie », de « libertés », de « démocratie », de « bonne économie », comme celles de la « famille », des femmes, de la protection de l’environnement sont devenues hégémoniques. La philosophie du « développement » – en fait, une philosophie du déplacement, de la dépossession et de la discrimination – entraîne des pratiques gouvernementales et internationales qui accentuent l’enchevêtrement discriminatoire entre classe, race, genre et environnement. La souveraineté des peuples est affaibli pas de nouvelles réglementations au nom de la protection de l’environnement, par la division renforcée qui font de certains pays des territoires de dumping social, environnemental, de terres de loisir pour les classes aisées du nouveau monde global qui doivent y trouver de quoi s’amuser, un service invisibilisé mais totalement dévoué, un artisanat dévoyé, un terrain de jeu en somme. Cette division renforcée du monde entretient toujours l’idée que certains peuples sont incapables de sortir de la pauvreté, de la saleté, que des sociétés restent enfermées dans la « tradition », autrement dit loin d’une modernité dont les contours ont été définis par l’Occident. Cette modernité est cependant responsable de l’accélération de la destruction du monde : acidité des océans, communautés côtières expulsées, accès à l’eau potable privatisé et régulée, habitat dégradé pour des milliards d’êtres humains.

Les politiques anti-migrations imposées par l’Europe qui délègue aux pays africains ou à ceux de l’Europe de l’est, le soin de stopper les migrants, fermant les yeux sur les inévitables abus (si tout est marchandise, si tout est à vendre, pourquoi cette logique ne s’appliquerait-elle aux migrants, que ce soit à la plus petite échelle – voler un migrant, l’obliger à l’esclavage – ou à l’échelle plus grande de construction de murs ou  de barrières électriques par les États ?) contribuent à la création d’une humanité-marchandise, d’une humanité-jetable. Les migrants, réfugiés, autrement dit des êtres humains, des femmes, des hommes, des enfants, ont pris la route pour survivre et vivre. Mais le chœur anti-migrant parle de menaces à la démographie, d’extrémisme religieux, de « crise ». En perpétuant la fable de l’aide au développement, de pays du Nord qui subventionneraient ceux du Sud, en passant des contrats avec les élites corrompues, l’Europe maintient sa domination. D’une part, elle se donne bonne conscience – Elle aide autant qu’elle peut ! Que peut-elle faire contre des sociétés où les femmes continuent à faire tant d’enfants ?  Contre des gouvernements corrompus que leurs peuples pourtant réélisent ? – d’autre part, en déléguant la police à des élites corrompues, elle peut les dénoncer et en contraste, continuer à se présenter comme celle qui défend les « droits de l’homme », et bien sûr les « droits de la femme ».

Sur la terre, sur la mer, la surveillance se renforce et se militarise. Les camps en Europe comme les prisons sauvages, les drones comme les navires militaires qui pourchassent les bateaux de migrants, la criminalisation de la solidarité comme le discours des droits humains, le discours sur la mer et la terre à protéger comme la mer et la terre transformés en cimetières où gisent des femmes et des hommes laissés sans nom et sans sépulture, dessinent de nouvelles formes de sauvagerie et de barbarie. Aimé Césaire nous avait prévenus en 1950 dans son Discours sur le colonialisme « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Ce que les migrants et réfugiés vivent aujourd’hui n’est qu’une des manifestations de cette économie de prédation qui fait de gouvernements des relais zélés et soumis, qui fabrique le consentement à la marchandisation de la vie et de la nature, qui enclot, enferme, tout en parlant de circulation et de liberté.

Les peuples disposent du droit à l’insurrection. Certes, le désespoir semble de mise devant le pouvoir destructeur dont nous voyons les manifestations chaque jour mais nous pouvons aussi puiser dans la longue histoire des résistances, faites de patience, où les reculs n’entament pas la détermination. Le chemin de la liberté est long et difficile, il ne peut en être autrement mais il a été tracé et continue à être tracé.

 

Françoise Vergès

Écrire une nouvelle histoire pour imaginer de nouvelles théories