Vent du Nord : une fable libertaire sur la vie des oubliés


Sorti en salle hier dans l’Hexagone, Vent du Nord de Walid Mattar redonne à la Tunisie, ses lettres de prolétariat que tant ont bafouées pour quelques sollicitudes et les bonnes grâces du pouvoir en place. Dans un jeu de miroir au tain de mondialisation, le Réalisateur dresse ici le parcours de deux hommes, dont les destins sont liés par le même moyen de production et les mêmes ronds de cuir obsédés par le rentabilité et la productivité. 

Vent du Nord, un docu-fiction ?

Avec un taux de chômage et de pauvreté élevés, une espérance de vie moindre que dans la moyenne nationale française, les ouvriers des usines automobiles, les mettalos, ou autres manœuvres des Hauts de France sont les oubliés des politiques de relance frileusement ébauchées par les gouvernements successifs. Dés 2000, la situation de la région s’est fortement dégradée, et les revenus, avant redistribution, sont les plus faibles de France.  Chômage, maladies causées par l’exploitation des mines, pauvreté…un Redeyf à la française où le pauvre doit rester pauvre, l’exploité doit rester exploité et où il est interdit de rêver d’un avenir meilleur sous peine d’être violemment réprimé.

Si le Réalisateur a choisi, comme cadre tunisien de sa fiction, la Banlieue sud de Tunis  afin de rendre un hommage à sa ville natale, c’est toute la classe populaire tunisienne qui est représentée ici. Ceux là même qui ont fait la Révolution, et qui restent, comble de l’ingratitude, les oubliés de ces néo-politiciens qui omettent, par péché d’orgueil, ceux grâce à qui ils peuvent s’exprimer aujourd’hui.

Alors que le film, car c’est bien d’une fiction qu’il s’agit ici, offre au spectateur des prises de vues magnifiques, des dialogues empreints d’un humour certain, et une bande originale sublime composée par Malek Saied, cette impression de plongée en apnée dans la vie de ces oubliés sociaux donne à l’oeuvre une impression de docu-fiction où l’injustice et le système D tiennent les rôles principaux.

Certaines séquences, souvent portées par une musique, nominée au festival international du film d’Aubagne, qui nourrit l’image de sa tragi-poésie, sont des photographies à part entière, qui apportent cette touche de Beau dans un environnement où l’recherche de l’esthétique cède la place à la survie.

Le quotidien des « oubliés »

« Le café de l’avenir » où Foued tue l’ennuie, et qui n’est pas sans rappeler « le café olympique » de Condamnation, fait écho au bar P.M.U. qui ponctue la vie d’Hérvé.

Dans cette société de consommation, les loisirs se font rares pour ceux qui ne peuvent se les payer. Des feux d’artifices, une fête foraine occasionnelle ou le cabaret dans lequel on dépense, pour le plaisir des yeux, la moitié de son salaire, sont autant d’échappatoires de fortune dans une vie morose où l’enfant n’a d’autre choix que la play-station ou les balançoires vétustes, rouillées par l’air marin.

Alors pour oublier on boit : le p’tit blanc ou le Koudia bon marché (qui reste pourtant trop cher), le mauvais mousseux ou la Celtia, partenaire des nuits solitaires. Heureusement les amis sont là. Ces amis qui ne savent rien de nous mais qui pourtant sont comme nous: codétenus de ce vide dans lequel la société nous enferme.

La vie des Hommes est réduite à des containers et des glacières qui sont transportés par les flux monétaires d’une mondialisation où la libre circulation n’est tolérée que si elle rapporte au capitalisme sauvage. On n’a pas le temps d’aimer, de sourire devant un bateau baptisé du nom de l’aimée, on choisit son époux en fonction de sa situation en laissant filer l’Amour : Survivre sans jamais avoir le droit de vivre dans l’Empire monétaire du profit-roi.

Une seule réalité, mais pourtant deux affiches

Alors que la réalité des ouvriers est la même de part et d’autre de la Méditerranée, selon que le film sorte en Tunisie ou en France, les affiches, elles sont bien différentes. En Tunisie, les deux rôles masculins se suivent sans se voir, comme dans le film, or nous fûmes plus qu’étonnés de l’absence de Mohamed Amine Hamzaoui sur l’affiche française, et il en est de même sur la plaquette de présentation du film où le jeune homme ne figure qu’en second plan sur des photos où il est noyé entre les autres personnages. 

Jaune, comme pour rappeler le ciré de pêcheur porté par Hérvé, l’affiche française du film efface littéralement le jeune acteur tunisien pour laisser place au couple français, et, à peine visible, à Abir Bennazi Zarouni. Quoique le jeu de l’actrice ne soit en rien critiquable, bien au contraire, Mohamed Amine Hamzaoui lui, ne joue pas, il est habité par son personnage, il « entre en transe » comme le dira le réalisateur lors d’un interview. Sans doute la figure du maghrébin ne fait-elle pas assez vendre en Europe quand que les « beurettes », objet exotique d’un passé colonial, elles, excitent. Pourtant comme le dit si bien Bernard (interprété par Thierry Hancisse), lors de l’anniversaire d’Hérvé lorsque celui-ci se voit offrir un séjour en Tunisie,« il ne faut pas avoir peur, des terroristes, de toute façon il y en a partout ».

Une chose est sûre, il est dommage que cette étoile, qui crève l’écran, n’ait eu le droit de briller, en France, que par son absence. Car ô combien il est dur d’être un ouvrier certes, mais il est encore plus dur d’être un ouvrier basané.

 

Critique de l’Etat sous toutes ses formes 

Vent du Nord sort en France pour les 60 ans de mai 68. Coïncidence ou coup du destin, on ne pourra s’empêcher de crier avec les comédiens « Police Partout ! Justice nulle part ! » Car nous sommes dans un monde où l’uniforme tue, et les scénaristes, Leyla Bouzid, Claude Le Pape et Walid Mattar, n’ont eu de cesse de le souligner. CRS, il tue la lutte ouvrières à grands coups de matraques et de bombes lacrymogènes, douanier il tue les rêves d’un amour mort-né, étouffé par la misère et l’instinct de survie. L’enrôlement de Vincent dans l’armée est filmée comme si l’adolescent était devenu un bétail que l’on mesure et que l’on pèse, comme ce bétail que l’on envoie sur le front de l’abattoir dans cette guerre du pétro-dollar qui depuis des années cause tant de morts.

Mais au delà de l’uniforme, c’est tout le système d’Etat qui est ici pointé du doigt à travers la bureaucratie, les formulaires, cerfa et autres déclarations de sécurité sociale absentes qui laisse l’employé et les siens dépourvus de couverture sociale. Les cases de la République sont trop exiguës pour y faire vivre l’humain, ses envies, ses rêves. On est soit trop jeune, soit pas assez, on n’est dépourvu de l’autorisation X, ou du permis Y, on est inscrit, radié, affilié. Dans ce Monde, il faut être tamponné pour exister, estampillé, numéroté.

 

Les déçus de la Révolution

Ce film c’est le film des déçus de la Révolution, industrielle, technologique, tunisienne…

Hervé, le représentant syndical qui se fera trahir par les « syndicats à Paris » qui décident de le lâcher et qui malgré les coups de matraques, les arrestations, la lutte sans concession, perd tout. La centrale syndicale de la capitale (ou du capital), sans doute trop occupée à œuvrer à son propre intérêt, n’est pas sans rappeler l’UGTT tunisienne qui a abusé les révolutionnaires tunisiens. 

Dans la voiture, Foued se met à imaginer ce qui aurait du être : l’argent, volé par Ben Ali et sa famille, enfin récupéré et redistribué à la jeunesse afin que celle-ci puisse investir dans des micro-projets et redonner vie à ces quartiers populaires, délaissés par les autorités. Mais tout cela n’est qu’Utopie, comme il est utopique de penser que l’on peut vivre de chasse et de cueillette, de rêves et de pêche.

 

Le film s’ouvre et se termine sur les feux d’artifice du 14 juillet, sans que l’on sache vraiment si cette date fête la Révolution ou le début de la contre-révolution.

Aura-t-on, un jour, le droit d’être libre ?  

A l’origine l’Homme est libre. Nomade, il est libre de se déplacer et vit de sa chasse et de sa pêche. Mais aujourd’hui qu’en est-il ? Qui a le droit d’être Libre dans cette « démocratie » pourtant représentée par les médias comme cet état de droits et de libertés ?

L’Homme y est réduit à sa force de travail bradée sur le marché aux esclaves de la main invisible : déshumanisé, il « fait juste son boulot, en obéissant aux ordres, sans se poser de question ». Cette exploitation de l’Homme par l’Homme, du « pauvre qui tape sur les pauvres » efface jusqu’à la propre identité de l’être humain qui ne se définit d’ailleurs qu’à travers son emploi. « J’ai un travail moi Monsieur » dira Hervé à son fils pour affirmer son autorité. Et c’est cette même notion de travail qui conditionnera les choix de Karima.

Ce droit à la Liberté, et Vent du Nord le souligne fort bien, est constamment bafoué par des règle liberticides qui privent l’humain d’être et d’exister. Etre libre, c’est être contraint de gruger, de dépasser les interdits imposés par ces lois qui contrôlent et cet Etat qui régit. Il faut traverser la Méditerranée en clandestin, tapi dans l’humidité oppressante d’un container pour trouver un travail qui puisse faire vivre une famille, il faut « déclarer » à l’Etat son commerce, si artisanal soit-il, afin qu’il puisse nous contrôler et se servir au passage, il faut également un permis pour partager un moment de complicité avec son père. Durant tout le film, le personnage de la mouette fait un cruel rappel à ce Droit à la Liberté que l’Homme a perdu : Contrairement à Hérvé, elle pêche librement son poisson, contrairement à Foued, elle voyage librement de part et d’autre de la Méditerranéee sans avoir peur d’être inquiétée. D’ailleurs, elle pourrait même avoir le droit de chier sur les uniformes sans crainte d’être poursuivie.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !  » et la mouette, portée par le vent du Nord, l’a compris. Puissions nous,au visionnage de ce film,  nous aussi nous en rendre compte et crier, révoltés par la condition humaine dans laquelle la mondialisation nous condamne :

« PROLETARIER ALLER LÄNDER, VEREINIGT EUCH ! » 

« TRAVAILLEURS DE TOUS PAYS, UNISSEZ-VOUS ! » 

La Révolution doit continuer…

 

La Rédaction