Entretien avec Me Seif Allah Ben Meftah, porte parole des Ultras de l’EST


Alors que le corps de Omar Laabidi, North Vandals, ultra du Club Africain vient d’être mis en terre après avoir été assassiné par des policiers, TAKRIZ a souhaité s’entretenir avec les Ultras afin de leur offrir la possibilité de s’exprimer ouvertement. Depuis des années, les médias consensuels refusent de leur donner la parole, et les cantonnent au rang de voyous  et de casseurs sans foi ni loi. C’est loi d’être le cas, et Maître Ben Meftah, porte parole des Ultras de l’Espérance sportive de Tunis en est le contre-exemple. C’est avec toute la verve et le calme qui sied à sa profession qu’il a accepté de se confier à nous. 

 

C’est la première fois que les ultras toute équipe confondue, acceptent de communiquer avec les médias, via un porte-parole. Comment expliquez-vous ce changement de stratégie ?

Avant toute chose, je profite de l’occasion pour dénoncer le meurtre d’un jeune supporter clubiste samedi dernier suite à une poursuite policière,  et  pour exiger des sanctions exemplaires pour les fautifs. La curva sud présente ses condoléances les plus attristées à la famille du défunt : « Que Dieu le tout puissant lui accorde son infinie miséricorde et l’accueille dans son éternel paradis. »

Quant à ce que vous appelez « changement de stratégie », après la révolution, les groupes sont passés par un passage à vide pour plusieurs raisons : huis clos, interdiction d’entrée aux stades, puis réduction du nombre des tickets, interdiction des déplacements . Tous ceci a engendré des moments de doutes et de vide. Un manque de confiance terrible s’est installée, petit à petit, au sein des groupes. A un moment donné la situation a dégénéré et il y a eu des affrontements quasi hebdomadaires dans les stades et parfois ailleurs entre les différents groupes d’ultras : Affrontements bien entendu retransmis en directe la plupart du temps. Ces affrontements ont été utilisés par le Ministère de l’intérieur et plusieurs autres intervenants afin de ternir l’image des groupes, ce qui a énormément nuit aux groupes.

Par ailleurs, la Tunisie post-révolution s’est caractérisé d’une part par la faiblesse de l’Etat, de l’autre par l’absence de stratégie fiable. C’est pour cela que les forces de l’ordre de la Deuxième République ont choisi cette solution de facilité qui est de reprendre les anciennes méthodes répressives de la politique de Ben Ali contre les groupes d’Ultras : violence, arrestations arbitraires, interdictions d’entrée aux stades, humiliations….

Face à cette situation, les groupes ont fait leurs mea-culpa, ils se sont soudés et ont décidé de commencer une nouvelle ère.

Afin de contrer la désinformation et de montrer leur vrai visage, un visage d’artistes et d’artisans, de militants voulant vivre leurs passion en toute Liberté, afin de balayer cette légende urbaine de criminels sauvages, dans une époque où le pouvoir appartient au média, ils ont décidé de communiquer avec eux.  Si j’ai été choisi, c’est que je suis un enfant du virage au sein duquel j’ai vécu durant toute ma jeunesse. J’ai leur confiance car je connais ce mouvement, et ils savent je le défendrai corps et âme.

 

Lors de la Révolution Tunisienne, les ultras, dont les zapatistes, ont joué un rôle primordial. Ce sont eux qui ont affronté les forces de l’ordre et qui ont occupé les rues. Ce rôle est aujourd’hui effacé de la mémoire collective où l’on ne parle que du rôle de la « société civile », des avocats, magistrats ou de l’UGTT. Comment expliquez vous cette confiscation de l’Histoire ? Que ressentent les ultras face à cette injustice ?

Extrait de UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL, Mickael Correia, 2018, édition de la Découverte, p140

Ben Ali n’a pu gouverner le pays d’une main de fer qu’après avoir créé le mythe de la police tunisienne. En effet, dès notre jeune âge on nous martelait le crâne, dans la cellule familiale, à l’école, dans le quartier, que la police tunisienne était la meilleur au monde ; la plus répressive , la plus efficace, celle qui peut tout entendre et tout savoir en temps et en heures, celle qui comptait  un effectif énorme (150.000 sur 8 millions d’habitants à l’époque). Pour l’anecdote on disait qu’un seul policier, chevauchant sa moto bécane pouvait mettre un quartier entier en prison. Chacun d’entre nous nourrissait, sans le savoir, ce mythe, cet ogre, en relatant ces histoires. C’est ce qui a laissé tout un peuple vivre dans la terreur.

Mais tout cela n’avait rien de vrai, c’était une fable :  la police tunisienne était faible, au vrai sens du terme, mais on ne le savait pas encore.

Les groupes ultras par contre n’ont jamais eu peur, ni de Ben Ali, ni de sa police. Au départ ils étaient neutres et voulaient uniquement vivre leur passion au stade, en toute liberté. Mais le régime de Ben Ali refusait la Liberté et les rassemblements sous toutes les formes.  Il a commencé à réprimer les groupes, et ce par tous les moyens : interdiction d’entrée aux stades (IDS) , arrestations arbitraires, humiliations, écoutes téléphoniques, infiltrations des groupes….

Mais les groupes ont résisté et ont refusé d’abandonner leurs passions. Ils ont commencé à se battre contre la police, à lancer pour la 1ère fois des Chants sur la Liberté au nez et à la barbe du pouvoir et se sont organisés pour lutter et s’entraider.  Depuis 2007,  pratiquement chaque match se terminait par un affrontement entre supporters et forces de l’ordre.  La police a commencé à paniquer et accentuer la répression pour arriver à son apogée en 2009/2010 .

L’adaptabilité et la force d’innovation des jeunes a eu raison de la tactique répressive des forces de l’ordre qui, mis à part user de la matraque et des gaz lacrymogènes, ne parvenaient pas à anticiper l’organisations des ultras. Ces derniers ont causé beaucoup de tort à la police, et ce jusqu’à la date fatidique du 8 Avril 2010, date qui pour moi symbolise le début de la Révolution.

C’était une partie du championnat comme il y en a tant, mais c’était sans compter sur les 35.000 supporters dans les tribunes. Une bagarre a éclaté contre des policiers, et celle-ci s’est vite transformée en un véritable affrontement. Les groupes d’Ultras,  toujours bien mieux organisés que la police, ont utilisé une véritable stratégie de bataille, usant de l’embuscade comme arme ultime : les forces de l’ordre ont accusé une  sévère défaite qui a fait dans leurs rangs une soixantaine de blessés. Cette bataille a été transmise en directe, et  pour la première fois le tunisien a vu la police de Ben Ali malmenée, frappée et défaite par des jeunes dont la seule arme était leurs amour de la Liberté : l’image du super policier a été brisée à jamais ce 8 avril 2010.  Au journal télévisé de 20h, la visite du ministre de l’intérieur à l’hôpital, visitant ses hommes déchus a ébranlé le pays, et le pays a compris que s’il le souhaitait, il pouvait battre l’Etat policier qui avait été instauré.  Ce fût la première étape de la chute de Ben Ali.

Malgré la répression indescriptible qui a suivi ce match, la Curva Sud a continué à se battre, et ce avec  une bravoure semblable à celle des spartiates dans la bataille des Thermopyles. Elle a résisté et a rebattue les policiers dans lors du match retour contre TP Mazembe.

C’est cette bravoure qui a brisé les chaînes de la peur avec lesquelles le peuple a été attaché durant des années. Quelques mois après, c’est la Tunisie toute entière qui a demandé cette Liberté qui guide les Ultras, et ce sont ces mêmes ultras qui ont été en premières lignes.

La politique a toujours tremblé devant les groupes de supporters. Elle tente de minimiser leur influence en les représentant, aidé par les médias, comme des casseurs. Les mots  » violence » et « hooligans » reviennent souvent dans les articles. Pourtant vous êtes le contre exemple parfait de ses préjugés. Pourquoi selon vous cette diabolisation de l’Amour du ballon rond ?

Tout simplement parce qu’ils ont peur de cette fougue, et de cette jeunesse dont ils sont conscient  des capacités. Ils ont peur de ce passé glorieux qui a fait la Révolution.

Pouvez revenir sur l’ annulation du match amical en l’Espérance sportive de Tunis et le club palestinien de l’Espérance de Oued Niss et l’interdiction de la Dakhla ?

Suite à la décision des USA de transférer le siège de son ambassade en Israël de Tel Aviv à el Qods, les groupes de la Curva Sud ont décidé de riposter à leur façon.

Ayant toujours porté la cause palestinienne dans le cœur, la Curva Sud a décidé d’inviter l’équipe de l’Espérance de Oued Niss pour un match amical et a tout organisé avec le comité directeur de l’Espérance. Ils ont préparé une « dhakla » géante, prenant bien soins de ne provoquer d’incidents ni avec les autorité tunisiennes ou autres.  Un drapeau palestinien devait recouvrir toute la pelouse, au milieu de celle-ci, le mur de la honte, construit par Israël, sur lequel les «fidayins» (militants) palestiniens et les ultras étaient en position d’attaque . Il était également prévu que, dès l’entrée des joueurs, le mur devait tomber laissant apparaitre la jeune Aahd Temimi levant la main vers la mosquée El Aqsa, et en dessous les images des figures emblématiques de la lutte contre l’occupation israélienne : Yasser Arafat , Khalil al Azir, Abou Jihed, Cheikh Ahmed Yassin et Saddam Hussein.

En premier lieu, les autorités ont décidé de diminuer le nombre des spectateurs initialement prévus en pretextant que cette décision était due aux mouvements sociaux qui soulevaient à l’époque le pays.  Par la suite, ces mêmes autorité ont émis des conditions quant à la tenue de la dakhla : il nous a été demandé d’enlever l’image de Cheikh Yassin et celle de Saddam Hussein. La Curva Sud n’a pas pour habitude de faire des concessions,  ni de se plier aux exigences arbitraire de l’Etat. Ce travail c’était le travail de nombreux jeunes qui se sont donné corps et âme pour faire quelque chose de beau. Il était or de question d’en censurer une partie. Nous avons donc pris la décision d’annuler purement et simplement le match.

 

Pensez-vous qu’un jour le gouvernement parviendra à dissoudre les groupes, ou est-ce que la « mentalité ultra » vaincra » ?

La Curva Sud a choisi la voix de la négociation pour consolider ses droits et a tout mis en œuvre pour parvenir à ce but, et ce par des moyens pacifistes.

Hélas la veille mentalité règne toujours au sein du sein du Ministère de l’Intérieur et il y en a beaucoup qui veulent dissoudre les groupes. A ceux là, je voudrais rappeler une chose :  le régime de Ben Ali, même à son apogée, n’a pas pu dissoudre les groupes d’ultras, alors que dire du régime actuel.  D’autant plus que la Curva Sud est prête pour la lutte, et ce, part par tous les moyens.

 

 

 

La Rédaction