Une Histoire populaire du football : carton rouge et drapeau noir !


Au lendemain de la manifestation qui s’est tenue sur l’avenue Habib Bourguiba en mémoire au jeune Omar Laabidi, ultras des North Vandales tué par la police d’Etat, TAkRIZ a voulu s’entretenir avec Mickaël Correia autour de son livre : Une Histoire Populaire du Football. Journaliste indépendant, Mickaël Correia participe entre autre à l’élaboration collective du mensuel C.Q.F.D : « ce qu’il faut détruire ». Dans son livre, parut en mars 2008, l’auteur rappelle que le football est avant tout un sport populaire, un creuset de résistance, autour duquel est née une contre-culture contestataire.

Emancipation du monde ouvrier, fin du colonialisme, montée du féminisme ou révolution Tunisienne : à chaque fois, le football était présent.

 

Salut Mickaël, dis moi, CQFD a, et ce dès décembre 2010, suivi les mouvements sociaux qui ont « dégagé » Ben Ali. Nous nous sommes d’ailleurs longuement entretenus avec vous  en avril 2011. Est-ce que ce sont le rôle des Leaders, des Dodger’s et des Vandales  (club africain) ou des zapatistes (Espérance Sportive de Tunis) puis le rôle des ultras égyptiens qui t’a donné l’idée d’écrire ce livre ? Quel a été le déclic ? 

Ce ne sont ni les ultras tunisiens ni les ultras égyptiens mais les supporters turcs qui ont servi d’étincelle à l’écriture de ce livre. En mai 2014, je suis parti pour CQFD à Istanbul afin de suivre les Carsi, le groupe de supporters ultra du Besiktas. Ces supporters sont réputés pour leur esprit contestataire et ils ont été en première ligne lors du mouvement de la place Taksim en 2013 qui s’est mué en vague protestataire contre le régime autoritaire d’Erdogan.

Photo : Guillaume Cortade pour CQFD

Les Carsi m’ont vraiment politiquement bouleversé et suite à un reportage , je me suis penché de plus près sur l’histoire des ultras, sur leur rôle dans la chute des dictatures en Tunisie puis en Egypte en 2011 et de fil en aiguille, je me suis aperçu qu’il y avait matière à produire un livre qui abordait le football comme un creuset de résistances populaires et comme un instrument d’émancipation.

Lorsque TAKRIZ a appelé à la révolution, nous nous sommes dit que ce n’était pas les petits bourgeois de Tunis, qui pleuraient dés qu’ils avaient un ti bobo qui allaient pouvoir affronter les chiens en matraque de Ben Ali. Il nous fallait des « guerriers » agguéris pour occuper la rue, et c’est pour cela que nous nous sommes rapproché des groupes d’ultras afin de « faire foule pour renverser le monde ». Dans ton livre, tu décris le foot comme une pièce de théâtre classique avec ses 3 unités, ne penses-tu pas que le sport c’est aussi la guerre avec ses armées, ses chants et ses étendards ? 

C’est plus compliqué que ça. L’éthique sportive que promeut le pouvoir et les institutions est celle du fair-play. Une éthique par essence aristocratique, qui est un prolongement de l’art de la chevalerie (et donc de la guerre) et où, plus que le résultat final, c’est l’honneur de l’individu qui doit être mis en avant.

Mais la vraie éthique populaire ce n’est pas cela, c’est au contraire tout faire pour battre l’ennemi et le discréditer car ce qui est en jeu, c’est le prestige de sa communauté, son identité collective. C’est ce qui différencie le baron de Coubertin de Maradona et sa fameuse « main de Dieu » en 1986.

Avec l’arrivée des hools dans les années 1960 en Angleterre puis du mouvement ultra dans les années 1970 en Italie, les rivalités entre supporters vont être exacerbées en sachant que chez les hooligans, la violence physique est une fin en soi contrairement aux ultras. On va être dans une confrontation symbolique qui va se jouer à coup de chants, de slogans et de tifos.

Je fais une similitude entre le théâtre classique et le foot, mais ce qui est puissant politiquement avec les supporters ultras, c’est qu’ils tentent d’intervenir dans le spectacle, de le perturber, en soutenant avec ferveur leur équipe, en sifflant l’arbitre ou en déstabilisant l’adversaire. On peut faire un parallèle avec ce qui se passe dans la vie politique : le pouvoir nous demande de rester passif, en nous demandant vaguement parfois notre avis pour mieux se légitimer. Et dans les stades, on est censé rester assis à sa place et regarder sagement le cours du match. Avec le mouvement ultra, on inverse cette logique et on devient acteur à part entière, dans le stade comme dans la rue…Pour moi, la force des ultras lors des Printemps arabes de 2011 puis en Turquie en 2013, ce n’est pas d’avoir été des « guerriers » mais plutôt d’avoir insufflé au mouvement social leurs pratiques d’auto-défense face aux forces de l’ordre ainsi que leur art de la raillerie et de l’insulte.

La 3 ème partie de ton livre s’appelle « DRIBBLER, déjouer le colonialisme ». Tu y évoques d’ailleurs le rôle de Hammadi Khaldi, joueur du stade Tunisien, qui viendra compléter le « 11 de l’indépendance ». Lors de sa création, sous colonisation, le Club africain a refusé de se voir doté d’un président français. Penses-tu qu’aujourd’hui encore le foot puisse encore être une arme de désobéissance et de Résistance ? 

 

Oui, bien sûr. Un des plus gros fronts de résistance dans le football, en tout cas en Europe, est celui qui se déploie face à la marchandisation à outrance du football. Un contre-pouvoir face à ces dérives mercantiles qui se trouve principalement chez les supporters. Ils sont tels des syndicalistes qui défendent leurs revendications et critiquent la répression policière dans les stades. Ce sont des résistants car face aux investisseurs, ils restent les gardiens de l’histoire de leur club et de l’âme populaire du foot.

Banderole stéphanoise

On peut aussi parler du football féminin qui est en train d’exploser et qui possède une vraie dimension féministe car il met en scène une autre vision du corps féminin, contestant les stéréotypes de genre autour de la féminité.

Et puis il existera toujours des footballeurs politisés même si on les voit moins au sein de l’élite professionnelle. On peut citer Deniz Naki, un joueur allemand d’origine kurde de l’équipe de Diyarbakir, la grande ville kurde de Turquie.  Après avoir critiqué les massacres des forces armées turques au Rojava (Kurdistan syrien), il a été la cible d’une tentative d’assassinat en Allemagne et la Fédération turque de football l’a suspendu à vie en janvier dernier. En réaction, il s’est mis fin mars en grève de la faim pour protester contre la situation dans le Kurdistan syrien.

Depuis 2011, le rôle des ultras tunisiens dans la Révolution a été dénigré, voire démenti, jusqu’à être oublié par la mémoire collective. Les tags de la Kasbah (pour beaucoup mentionnant le nom des groupes ou le slogan ACAB) ont été supprimés et les murs repeint d’un blanc immaculé. Pourquoi pensez-vous que les gouvernements successifs tentent d’effacer cette partie de l’Histoire ? 

Murs de la Kasbah, Tunis 2011

En janvier dernier, en Une de CQFD, nous avons titré « L’Histoire est un champ de bataille ».  L’Histoire à toujours été écrite par les puissants et il nous appartient de lui donner un autre sens : celui de l’émancipation du peuple face aux logiques de domination et d’oppression du pouvoir.

Les ultras tunisiens sont une face de la Révolution que l’on veut mettre sous le tapis car ils sont turbulents, ingouvernables, et surtout anti-autoritaires. Bref, ils sont une frange de la jeunesse qui échappe totalement au contrôle de l’Etat. Cette autonomie effraie les gouvernants car ils n’ont plus de prise sur eux et effacer les tags de la Kasbah c’est en quelque sorte essayer d’effacer l’existence même des ultras. A nous donc d’écrire l’histoire des ultras, en Tunisie comme en Egypte, en Italie comme en Allemagne, et j’espère que mon livre y contribue modestement.

Mickael CORREIA, l’Histoire populaire du football, édition de la découverte, 2018, p140

Le livre fait un carton en France, on a d’ailleurs dû faire plusieurs librairies pour le trouver. Est-ce que cet engouement pourrait nous laisser espérer une prise de conscience, un début de ras-le bol, et pourquoi pas une révolution ? 

Si seulement mon livre pouvait porter les germes d’une révolution, le rêve !! En France nous vivons une belle agitation sociale actuellement, entre la grève des cheminots, le blocage des universités par les étudiants ou la résistance sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Et ce que j’ai remarqué c’est que certains traits propres à la culture supporter commencent à nourrir les mouvements sociaux.

Blocage de Rennes II

Dans les manifs, on pratique depuis peu le clapping. On y entend aussi, dans le cortège autonome, le tube des années 1990, Freed from desire de Gala, une chanson remise au goût du jour dans les tribunes lors de l’Euro 2016 en France…

A la fac de Dijon, une salle occupée par les manifestants contre la sélection à l’université a été rebaptisée Diego Maradona et à l’université Tolbiac de Paris, quand un groupuscule fasciste a tenté de débloquer la fac par la force, les occupants ont volé leur banderole et ont posé avec cette dernière retournée, un geste purement issu de la culture ultra. Sans compter que chez les étudiants s’est popularisé le slogan « On veut Benzema sélectionné, pas la sélection à l’université ». Bref, on voit que l’imaginaire du foot irrigue les mouvements sociaux et c’est peut-être les prémices d’une rencontre à venir entre militants radicaux et jeunesse précaire des quartiers populaires pour qui le football est culturellement fondamental.

La Rédaction