Limitation de l’octroi des crédits : la mort annoncée du Pays


On a souvent présenté le système Ben Ali comme un système mafieux basé sur une forte répression policière, sans se demander si la peur était le seul facteur de cette obéissance populaire et cette résilience à l’oppression.  Dans son livre « la force de obéissance » , Béatrice Hibou (directrice de recherches au CNRS, attachée au Centre d’études et de recherches internationales – Sciences Po) a pourtant apporté, en 2006, une autre analyse de la situation politique Tunisienne, à travers le prisme de l’économie politique et d’un système de dépendance entre un Etat dominant et un peuple obéissant, voire adhérant.

Ce mécanisme d’assujettissement est avant tout basé sur une économie d’endettement à laquelle se greffe la fiscalité, la gestion des privatisations, l’organisation de la solidarité et de l’aide sociales. C’est cet ensemble de facteurs qui crée le processus de dépendance mutuelle entre dirigeants et dirigés. La répression et le contrôle policier apparaissent alors moins centraux que les arrangements, les accommodements, les petites ruses calculées, les compromissions au jour le jour, les instrumentalisations réciproques garantissant la légitimation quotidienne du régime.

Toute l’économie tunisienne est basée sur l’endettement. La classe qui se veut bourgeoise n’est en réalité que la classe ayant les « garanties » (c’est un bien grand mot) pour pouvoir obtenir des crédits, et/ou facilités de paiements auprès des banques, des fournisseurs ou même des commerces. L’économie d’endettement apparaît comme « une question de culture des deux côtés » : une culture de la connaissance et de la renommée – on continue à prêter sur un nom.  Ce mode de gouvernance ne peut survivre sans un travail normalisateur, voire partisan des appareils de l’Etat ( administration centrale, justice…).C’est ce travail de funambule qui a été effectué depuis l’indépendance qui fait qu’il est bon de survivre en Tunisie.

Or lors de sa dernière inspection, le FMI vient de sonner la fin de la récréation. Ce glas a été sonné le 5 juin 2018, la circulaire 2018-06 de la BCT qui incorpore le taux de change comme un nouveau paramètre dans le calcul du ratio de solvabilité des banques. Au vu de la chute abyssale du dinar tunisien, il n’est pas nécessaire d’être expert pour comprendre ce que cela signifie.  Mais cela n’est que le début de la faillite annoncée des PME et de la dévalorisation en bourse des entreprises plus conséquentes. Car il suffit de lire  entre les lignes les conclusions du FMI pour comprendre leurs injonctions : « Money and credit have continued to increase rapidly and the dinar has depreciated further, which will likely create new inflationary pressures in the months ahead »  (Les liquidités et le crédit ont continué à augmenter rapidement et le dinar s’est encore déprécié, ce qui créera probablement de nouvelles pressions inflationnistes dans les mois à venir) : LIMITEZ LES OCTROIS DE CRÉDITS !

Certains y verront ici une bonne chose, puisque cela permettrait, selon les gourous du FMI, de limiter l’inflation. Mais la question est de savoir si l’on pourra survivre à une telle mesure qui, sans nul doute, sera imminente et non progressive, puisque c’est la condition sinequanone au versement de la 4ème tranche du crédit qui, perfusion empoisonnée, permettant au pouvoir de s’en mettre plein les poches et accessoirement de payer fonctionnaires et retraités.

Limiter l’octroi de crédits c’est  limiter les escomptes, les facilités de caisse et de trésorerie, les préfinancements des marchés publiques, les avances sur marchandises, les crédits de préfinancement des exportations, de financement de stocks ou de cultures saisonnière. Limiter l’octroi de crédit c’est la mort annoncée de tous les secteurs d’activités, mais également de la consommation. Cercle vicieux s’alimentant réciproquement comme un serpent se mordant la queue.

Alors que les discours des politiciens se veulent rassurants et esquissent une hypothétique relance économique, la mise en valeur de la production locale et la création d’emplois, ils égorgent, sous la lame du FMI, l’économie tunisienne déjà agonisante, étouffée par les produits turcs et autres accords de complaisance.

Hier soir, la bourse de Tunis a observé une chute brutale des actions des banques tunisiennes :

05.09.2018

La crise à venir ne sera pas financière mais létale, et le sol sera jonché de clefs mises sous la porte. Mais sans doute cela arrange-t-il nos « partenaires » (n’est-ce pas ainsi que l’on appelle ceux qui nous baisent ?) car la Tunisie sera ainsi à vendre à un meilleur prix.

La Rédaction